19
— Ils arrivent ! Ils arrivent !
La voix de l’enfant sonna haut et clair, portée par un caprice des divinités jusqu’à Ipet-isout. Tous les yeux se tournèrent vers l’ouest, avides de découvrir les deux premières barges entrant dans le canal. Les murmures s’enflèrent en une clameur d’espoir.
Une foule immense était venue voir Amon regagner son sanctuaire nord. Sur les chemins surélevés, elle se pressait contre le cordon de gardes royaux campés le long du lac et du canal qui le reliait au fleuve. Des gens humbles craignant de se mettre en avant, ou habitués à se contenter de peu, attendaient parmi les arbres et les buissons. Des enfants s’étaient perchés dans les branches pour dominer la multitude de têtes.
Bak avait été convoqué par Amonked alors qu’il enfilait des vêtements propres au cantonnement medjai. Il s’était hâté de le rejoindre sur l’esplanade blanche qui surplombait le lac. La confiance que lui témoignait sa cousine royale étant connue de tous, l’intendant d’Amon bénéficiait d’une place d’honneur. À ses côtés se trouvaient des prêtres de haut rang et des dignitaires venus de tout le pays de Kemet.
Les officiants se tenaient au bord du lac devant l’esplanade ; les uns étaient munis de vases de lustration, les autres répandaient de l’encens qui montait en volutes, picotant le nez de Bak. Quatre serviteurs royaux, chargés d’éventails en plumes d’autruche, attendaient à proximité. Les porte-étendards s’étaient postés au pied des marches, au bas de la voie rejoignant le domaine sacré.
— Il est mort ? interrogea Amonked, qui dut presque crier afin que Bak l’entende.
Celui-ci n’eut pas besoin de lui demander de qui il voulait parler.
— Le coup était si fort qu’il aurait tué un bœuf.
L’éclat strident d’une trompette perça l’air. Les deux premiers bateaux tournèrent tout au bout du canal, chacun arborant sur sa proue une effigie dorée de la reine de Kemet dans une pose victorieuse. Tous ceux qui suivaient étaient ornés de même.
Derrière les bateaux, guidés dans le canal par des haleurs postés sur les berges, venait la nef sur laquelle Hatchepsout et Touthmosis avaient voyagé depuis Ipet-resyt. Assis sur des trônes côte à côte, ils étaient vêtus de la longue tunique blanche étroite de cérémonie. Lorsque le navire approcha avec une lenteur auguste, les voix s’élevèrent, pleines d’adoration.
— Mais qu’espérait-il, au nom d’Amon ? cria Amonked.
Bak haussa les épaules en signe d’ignorance. La question n’était pas nouvelle. Tous ceux qui avaient été témoins de l’ultime tentative de Pahourê pour regagner la berge la lui avaient posée.
— Je suppose qu’il croyait s’échapper plus facilement sur la rive. Ou peut-être espérait-il y trouver une mort rapide et sans souffrance, de la main d’un soldat.
— Une attitude de lâche, dit Amonked, réprobateur.
— Qui peut se résigner à affronter le pal ou le bûcher ?
La barque dorée du dieu apparut. Les acclamations retentirent avec un regain de vigueur lorsque les marins manœuvrèrent pour aborder le virage serré vers le canal.
Bien qu’elle fût reliée à la nef royale, une compagnie de soldats la halait depuis chaque berge. La tâche ne réclamait aucun effort ; c’était un honneur octroyé par les souverains.
Pendant que tous les spectateurs retenaient leur souffle en attendant que la nef ait touché terre, Amonked demanda :
— On voit bien ce qui l’a poussé à tuer Ouserhet et Meri-amon, mais il n’a pas expliqué pourquoi il pensait qu’après plus de trois ans Marouwa révélerait la trahison de dame Meret.
— On ne lui en a pas laissé la chance. C’est une question, hélas, qui demeurera à jamais sans réponse.
— Il a connu une mort beaucoup plus douce qu’il ne le méritait, estima Amonked, sévère, en tamponnant son cou avec un carré de lin. J’espère que ses complices subiront un châtiment exemplaire.
— Le grand prêtre insistera sans doute en ce sens auprès du vizir.
La nef royale heurta le débarcadère. Des hommes d’équipage sautèrent sur la terre ferme pour installer une passerelle, tandis que d’autres maintenaient le vaisseau. Les deux souverains se levèrent et, avec une dignité compassée, ôtèrent les tuniques dont ils étaient enveloppés, les remirent à un prêtre, ainsi que les emblèmes qui y étaient associés, et se laissèrent vêtir du costume qui convenait pour la procession finale.
Au son des trompettes, Maakarê Hatchepsout franchit la passerelle la tête haute, vivante incarnation de la majesté. Au moment où ses pieds touchèrent le sol, la foule lança des vivats. Au même instant, Menkheperrê Touthmosis bondissait vers la berge en deux longues enjambées. Combien de ces acclamations lui étaient-elles adressées ? C’était impossible à dire, cependant Bak voulait croire que le peuple vouait au jeune roi autant d’adoration qu’à la souveraine.
Dès que les illustres passagers furent descendus, l’équipage dégagea la passerelle afin de laisser place à la barque d’Amon. Sur le débarcadère, les prêtres s’avancèrent afin de purifier le sol que fouleraient les monarques. Les serviteurs vinrent agiter les éventails en plumes au-dessus du couple royal.
Amonked cria à Bak des paroles indistinctes, puis le prit par le bras pour l’entraîner loin de l’esplanade bondée. La place immense répercutait les voix des prêtres, des hauts fonctionnaires et des courtisans. Le long des deux murs bas qui la délimitaient, on avait dressé sur des tables les offrandes de nourriture, de boissons et de fleurs, les plus belles qu’ait portées la terre de Kemet. Quatre bœufs noirs d’apparence parfaite se tenaient près de la porte du pylône. Face au bétail, de l’autre côté de l’allée processionnelle, des prêtres tenaient par les ailes des oies et des canards, eux aussi destinés au sacrifice.
Bak et Amonked se glissèrent derrière la haie de gardes et se frayèrent un chemin vers un coin en retrait, à faible distance des offrandes vivantes de nourriture. Aussitôt, Amonked reprit leur conversation comme si elle n’avait pas été interrompue.
— Les pensées de Pahourê étaient tortueuses et ses ambitions chimériques.
— Chacun sait que Menkheperrê Touthmosis élève ceux qui démontrent leur compétence, objecta Bak. Or, je crois que l’intendant était extrêmement capable.
— Dans les régiments qu’il commande, Touthmosis agit à sa guise, cependant ma cousine est plus traditionnelle dans le choix de ceux à qui elle octroie une haute position.
Bak remarqua qu’Amonked avait employé le nom familier, « Touthmosis », plutôt que la titulature formelle. Il savait que le gardien des greniers d’Amon occupait une place spéciale dans le cœur de la reine, et se demanda quelle confiance lui accordait le jeune corégent. Mais l’approche des porte-étendards interrompit le fil de ses pensées.
Bak était reconnaissant que la cérémonie progresse rapidement. Une brise ténue faisait parfois frissonner les oriflammes dressées au-dessus des pylônes, mais ne pouvait atténuer le souffle brûlant de Rê, qui transformait en fournaise la place noire de monde devant l’enceinte sacrée.
Les porte-étendards passèrent. Chacun brandissait l’emblème doré d’un lieu ou d’une divinité évocatrice aux yeux de Maakarê Hatchepsout. À sa grande surprise, Bak vit Netermosé marcher parmi eux, représentant This d’où était issu, selon la tradition, le premier souverain de Kemet. Les yeux du secrétaire se posèrent sur le policier et sur Amonked, et il inclina la tête pour les saluer.
— Je suis stupéfait que Pentou se soit souvenu d’envoyer un porte-étendard, fit remarquer Bak. La dernière fois que je l’ai vu, il était trop bouleversé par la trahison de Taharet, qui avait aidé sa sœur à ses dépens, pour se soucier d’autre chose que de la fin de son bonheur conjugal.
— C’est moi qui ai recommandé à Netermosé de se joindre à la procession. Je tenais à éviter que les dissensions au sein de la maison du gouverneur ne deviennent publiques.
Il confia après une hésitation ;
— J’ai de la peine pour dame Meret. Toi aussi, sans doute.
— Il est vrai. C’est une jeune femme généreuse et sensible, qui s’est détournée de Maât afin d’aider un autre à accomplir ses rêves.
— Le vizir la déclarera coupable.
— Je sais.
Aucun des deux ne voulut évoquer le châtiment qui l’attendait. Le suicide. Par le poison.
— Et dame Taharet ? s’enquit Bak.
— Si Pentou plaide sa cause, elle conservera la liberté, mais Ouaset lui sera à jamais interdite – ou du moins, à coup sûr, la maison royale.
— Parlera-t-il en sa faveur ?
— Pas pour l’instant. Je ne sais ce qu’il ressentira dans un ou deux jours.
Tandis que les porte-étendards passaient sous la porte du pylône pour pénétrer dans le domaine sacré, les prêtres traversèrent la cour, aspergeant d’eau le chemin et emplissant l’air d’une forte odeur musquée. Alors, sur une longue note aiguë des trompettes, Maakarê Hatchepsout et Menkheperrê Touthmosis, flanqués de leurs porteurs d’éventails, gravirent les marches et parvinrent sur l’allée processionnelle. Les spectateurs massés devant Ipet-isout lancèrent une clameur fervente.
Bak dit sans réfléchir :
— Chaque fois que je la vois, je trouve qu’elle ressemble un peu plus à son défunt frère et époux, Aakheperenrê Touthmosis.
— Oui, n’est-ce pas ? répondit Amonked avec un sourire affectueux. Elle n’a jamais été belle – impossible, avec ce nez et ces dents en avant qui sont la marque de la famille – et maintenant elle est presque aussi grasse que lui. L’excès de luxe et de mets trop riches…
Elle n’avait pu les entendre, néanmoins elle tourna les yeux vers son cousin, qui inclina la tête en signe de soumission. Le regard de la reine glissa, s’arrêta imperceptiblement sur Bak, puis, sans le moindre changement d’expression, elle passa. Il la comprenait bien. Aussi longtemps qu’elle feindrait de ne pas remarquer sa présence, il n’existerait pas et, quels que puissent être ses mérites, elle n’aurait pas à lui accorder l’or de la vaillance.
Menkheperrê Touthmosis, le port auguste, regarda dans leur direction. Si Bak n’avait été plus avisé, il aurait pu croire que le jeune homme contenait son envie de rire. Se concentrant à nouveau sur le chemin devant lui, il franchit avec sa corégente la porte à tourelle du domaine sacré.
— Nos souverains savent-ils qu’un troupeau de moutons et de chèvres a failli interrompre la procession ?
— J’étais parmi les spectateurs quand on a emmené la dernière bête, le bélier blanc. La tête du défilé ne se trouvait pas à plus de dix pas. Tous ceux qui venaient derrière ont pu voir ce chaos, et la hâte des gardes à reprendre leur place le long de l’allée processionnelle.
— Maakarê Hatchepsout devait être furieuse !
Amonked lui répondit en souriant :
— Une rumeur commence à circuler dans tout Ouaset. Amon, son père céleste, revêtant la forme d’un bélier, s’est joint au cortège pour aider à châtier l’auteur de sacrilèges.
Bak se retint de rire. La reine était des plus expertes pour tourner tous les événements, bons ou mauvais, à son avantage.
Sans plus un mot, ils regardèrent passer les prêtres portant, haut sur leurs épaules, la barque sacrée d’Amon, invisible dans sa châsse fermée. Entourés d’une nuée d’encens, ils traversèrent la cour et disparurent derrière les souverains sous la porte du pylône.
La divinité avait regagné sa demeure terrestre, marquant ainsi la fin de la Belle Fête d’Opet.
FIN
[1] Thèbes. (N.d.T.)
[2] Ou Thinis, berceau des 1e et IIe dynasties, dites « thinites ». (N.d.T.)
[3] Touthmosis III. (N.d.T.)
[4] Memphis. (N.d.T.)
[5] Abydos. (N.d.T.)
[6] Région d’Anatolie conquise par les Hittites. (N.d.T.)
[7] Voir Le Souffle de Seth, 10/18, no 3687. (N.d.T.)
[8] Voir Sous l'œil d'Horus, 10/18, no 3557. (N.d.T.)
[9] Touthmosis II (N.d.T.)
[10] Sésostris Ier. (N.d.T.)
[11] Aménophis Ier. (N.d.T.)
[12] Le double spirituel qui poursuit dans la tombe la vie menée sur terre. (N.d.T.)
[13] Région de Syrie. (N.d.T.)
[14] Basse-Nubie. (N.d.T.)
[15] Éléphantine. (N.d.T.)
[16] La Phénicie. (N.d.T.)
[17] Touthmosis Ier. (N.d.T.)
[18] Akhmim. (N.d.T.)
[19] Royaume indépendant conquis sous le Nouvel Empire, devint le terme générique pour désigner la Nubie. (N.d.T.)
[20] Empire recouvrant la haute Mésopotamie et la Syrie du Nord. (N.d.T.)
[21] Représentation permettant au fidèle d’entrer en contact direct avec la divinité, sans l’intermédiaire de prêtre ou d’ancêtre. (N.d.T.)
[22] Ville de Turquie, proche d’Istanbul. (N.d.T.)